"Quelqu'un m'aime à Paris : je reviendrai", pense Marcelle Sauvageot dans le train qui la ramène au sanatorium dont on sait, nous, qu'elle ne reviendra pas. Dans cette phrase est contenue l'essence de ce récit à vif : l'amour seul fait exister et le sentir, le savoir, ne pas en douter. L'amour invente et protège. L'amour sauve. Or il arrive que l'amour se dérobe et vous reprenne en une seconde - le temps de lire cette autre phrase clé du livre "Je me marie... Notre amitié demeure" - l'espoir, l'avenir, la vie même.
Se trouve donc rompu le fil qui la reliait à une vie pleine malgré la maladie, où même l'attente était volupté. D'autres auraient fait scandale, demandé pourquoi, peut-être supplié. Mais Marcelle Sauvageot, cette femme d'autrefois, morte dans les années 30, possède la lucidité des condamnés, ce regard absolument juste et implacable sur autrui autant que sur elle-même. La souffrance a chez elle une longue habitude de toux rauque, d'insomnie, de peur lisible sur les visages de ses compagnons d'infortune, audible d'une chambre à l'autre dans les nuits où tout est amplifié. Son amant, celui qui la tenait en vie, lui annonce qu'il aime ailleurs, qu'il la quitte ? La voilà qui entreprend de rompre avec l'amour, pour ne pas avoir mal de perdre cet homme-là, assez lâche pour proposer l'amitié après la passion. Elle va alors recenser une à une les illusions, identifier les faux-semblants, faire le point sur les défauts plutôt que sur l'apparence lisse et les contours avantageux.
Peu à peu et tandis qu'on frissonne tant cela résonne en nous, se dessine un portrait de l'homme en creux, un catalogue précis des renoncements et des mensonges qu'il se raconte pour oser être heureux envers et contre celle qu'il a cessé d'aimer. L'a-t-il aimée, d'ailleurs, ou bien a-t-il été fasciné par cette incandescence que donne le temps compté, l'air rare et précieux ? Et elle, ne s'est-elle pas arrangée des irritations et des dégoûts qu'elle n'invente pas, que le désir de bonheur l'avait simplement aidée à ignorer ? Elle l'admet, et c'est toute la noblesse de cette âme meurtrie, qui entendait concilier abandon et lucidité.
À la hauteur de la souffrance, l'½uvre de destruction du mythe amoureux est tellement glacée, tellement impitoyable qu'on en vient à prendre l'ex-amant en pitié : pauvre papillon épinglé sur la page avec ses couleurs poudre aux yeux, ses battements d'aile pathétiques. Lui aussi veut vivre, comme nous tous ; il ne se sait pas cruel, se croit même généreux. Que celui ou celle qui n'a jamais cherché des excuses à un désamour brutal en arguant d'incompatibilités, de failles jusqu'alors acceptées ou même pas vues, lui jette la première pierre....
Extraits :
"Si on veut retenir un chat qu'on a blessé, il griffe et se sauve."
"J'essayais de garder un petit appui en dehors de vous, afin de pouvoir m'y accrocher le jour où vous ne m'aimeriez plus. Ce petit appui, ce n'était pas un autre, ce n'était pas un rêve, ni une image. C'était ce que vous appeliez mon égoïsme et mon orgueil ; c'était moi que, dans la souffrance, je voulais pouvoir retrouver. Je voulais pouvoir me serrer moi-même sur moi, seule avec mon mal, mes doutes, mon manque de foi. Dans la détresse, c'est parce que je me sens, que j'ai la force de continuer. Si tout change, si tout me fait mal, je suis moi avec moi-même. Pour que je me sois perdue, il aurait fallu que je fusse sûre de n'avoir plus besoin de moi. "”
Tout comme Justine Lévy avec Rien de grave, je pense que ce livre ne pourra que m'aider...
mais le plus tard possible j'espere !